2
La Deuxième Guerre mondiale – la G. M. 2, comme on devait la nommer plus tard, pour simplifier – s’était terminée par un bouquet. Une fleur à Hiroshima, une fleur à Nagasaki. Jamais si belles fleurs de feu, d’enfer, de ciel, de lumière, de cendres, jamais si belles fleurs sur notre pauvre Terre. Fleurs de soleil, calices, ciboires où trempe le doigt de Dieu. Cent mille morts incandescents sous leurs pétales, cent mille âmes purifiées. Bénis soient les pieux guerriers. Que les savants soient sanctifiés. Que leur règne vienne. Amen.
Les penseurs éblouis, les chefs d’Etat, les journalistes, entonnent la clameur d’enthousiasme. Un univers nouveau vient de naître. L’homme, l’Homme, L’HOMME a forcé l’intime secret, brisé le sceau, enfin possédé la vierge close. Le sang a coulé, un cri de flammes a jailli, de douleur, et d’orgueil, et d’extase. L’homme vient enfin de se montrer adulte. Il est maître désormais de l’énergie élémentaire, maître de la matière femelle.
L’homme peut maintenant rester assis en son fauteuil, bras croisés et front haut, faire travailler pour lui le caillou, le fétu, l’aile de papillon, le grain de sable. D’un signe du menton il transforme l’Univers, le fait sauter, bouillir ou resplendir. Il est en état de détruire ce que Dieu a créé, ou, à la création divine, de superposer un monde qui ne devra rien qu’à lui, un monde luisant, chronométré, huilé, mesuré, cuirassé, symétrique, voulu. Villes de nickel, routes d’argent, fruits d’or. Pluie et soleil à volonté, pas une asperge plus grosse, pas un rire plus haut. L’homme est le maître.
Prométhée, puéril ancêtre, avec son amadou…
Un savant français, interrogé sur ce qu’il éprouvait devant ces perspectives, répondit : « Ni peur ni espoir. » C’était l’expression définitive du génie de l’homme, parvenu à une altitude qui le plaçait au niveau des Dieux. Ni peur ni espoir : seulement la Connaissance et le Pouvoir. Après des millions d’années de luttes, après avoir rampé dans les cavernes, maîtrisé les monstres, domestiqué la plante et l’animal, taillé la pierre, forgé l’airain, conquis l’eau et l’air, l’homme allait enfin savourer le plein goût du fruit de l’Arbre. Même si l’enfer devait en être le prix, il ne pouvait regretter d’y avoir mordu. L’exaltation de son orgueil le sauvait de l’épouvante. Le sommet atteint, après tant de noires batailles, était si lumineux, si haut, que la chute serait un envol.
Ainsi pensaient les esprits éclairés. Mais le citoyen de troisième classe, le paysan qui, depuis les commencements, sue dans les sillons, l’ouvrier que martèle l’usine, l’employé à l’estomac aigre, pensaient, eux, tout bêtement à vivre. Ils étaient partagés, eux, déchirés, justement, entre la peur et l’espoir.
La paix ne se décidait pas à remplacer la guerre. Les nations capitalistes regardaient avec effroi l’ours russe se ramasser en boule et gonfler ses muscles, prêt, semblait-il, à se jeter sur elles. La Russie grondait, soupçonnant la meute de vouloir l’étrangler.
Les vieux nationalismes, au lieu de s’effacer devant les perspectives nouvelles, s’exaspéraient, les pieds brûlés sur la plaque rouge des luttes sociales. Les vieilles tribus de race blanche, devenues nations dans la douleur, grandies sous les coups, portaient en leur âme les refoulements d’un adulte qui se souvient d’avoir été un enfant battu. La peur écrasait les bourgeons d’amour et les pourrissait en haine. Comme des enfants battus, les nations plastronnaient, ricanaient pour cacher leur peur, et chacune espérait avoir le temps de frapper la première avant de recevoir…
Depuis la floraison d’Hiroshima, elles ne craignaient plus une blessure, mais la mort.
Mme Malosse, qui tenait un magasin de porcelaine square de Latour-Maubourg, ne pensait qu’à une chose, une seule : « Ils vont me casser ma vaisselle. Sûrement, cette fois-ci, ils vont me casser toute ma vaisselle. » Pendant la G. M. 2, elle avait tremblé jour et nuit pour ses plats et ses assiettes. Elle avait descendu son stock dans sa cave, enveloppé dans des chiffons et des journaux ; les soupières, les tasses et les salières, les plats à tarte et les saladiers, dans des caisses capitonnées, bourrées de paille. Tant de travail, tant de soucis, de précautions pour aboutir à ça : la bombe atomique, qui casse les vitres à cent kilomètres… Elle était découragée, elle ne cherchait plus à remplacer la marchandise vendue. Elle gardait son magasin ouvert par habitude, parce qu’il fallait bien vivre. Mais fallait-il vraiment vivre ? Elle se le demandait, parfois, elle le demandait à ses voisines. Elles hochaient la tête, elles se le demandaient. Elles disaient : « Pauvres de nous ! »
Pris entre l’espoir et la peur, balancés de la promesse à la menace, les peuples commençaient à se désintéresser de tout et à se résigner à tout. Prenons l’exemple de M. Dublé. Celui-ci, quand éclata la G. M. 2, était marié depuis cinq ans. Il était ouvrier typographe dans une imprimerie de Moulins. Le 2 septembre 1939, il possédait exactement trois enfants, une table en bois blanc, quatre chaises et une malle pour servir d’armoire. Pauvre, il avait épousé une jeune fille pauvre. Tout l’argent gagné avait servi aux besoins immédiats des petits, aux bouillies, aux couches, aux premières paires de draps. Il n’allait pas au café, il n’allait pas à la pêche, il ne pensait qu’à sa famille, il y pensait la nuit quand il s’éveillait, il travaillait pour elle du matin au soir, et c’était sa joie. Quand arriva le mois de septembre 1939, il venait de mettre de côté l’argent nécessaire à l’achat d’un lit plus grand pour l’aîné des trois. Il dut rejoindre immédiatement le 352e régiment d’infanterie, en formation près de Chaumont. Il partit à l’aube, avec un pain, un demi-saucisson et une bouteille de bière dans sa musette. Quand il fut dans le train, il mangea un morceau de pain et une tranche de saucisson pour s’occuper l’esprit. Malgré cela il pensait. Il pensait : « Que deviendront ma femme et mes enfants si je suis tué ? Que vont-ils devenir pendant mon absence, sans argent ? » Ce fut son unique souci pendant la durée de la guerre. La victoire, la patrie, c’était l’affaire de personnages importants. On donnait des milliards à l’Allemagne pour construire des canons, puis on lui déclarait la guerre. C’étaient choses incompréhensibles, fatales, il n’y pouvait rien. Il avait un devoir à sa taille, très simple et qui l’occupait assez : subvenir aux besoins de ses enfants. Qu’allaient-ils devenir s’il était tué ?
Maintenant il n’a plus peur. La fleur d’Hiroshima l’a libéré. Il sait qu’une nouvelle guerre est possible. Mais si elle éclate, elle tuera tout le monde, tout en même temps, poussière, lumière, vapeur, ses voisins, sa table et ses draps, sa maison, sa femme, ses enfants et lui. Nul ne manquera à personne. Il est soulagé. Et maintenant il va au café, il fait la belote, il va à la pêche et il joue aux boules. L’avenir de ses enfants n’est plus entre ses mains. L’atome les tuera ou les fera vivre pour rien. Ils ne sont déjà plus dans le même monde que lui.
Aussitôt révélées les possibilités atomiques, les économistes s’étaient effrayés des perspectives de la production. Une abondance catastrophique bouchait l’horizon. Il fallait, de toute urgence, trouver des débouchés. Les nations blanches se cadenassèrent. Chacune craignait plus que la mort de voir sa propre faim rassasiée par les produits des autres. Se défendre contre la concurrence, et l’attaquer partout. Conquérir les marchés, même au prix de la misère, pour l’abondance de demain.
Las de mal travailler, mal se reposer, mal espérer, mal craindre, hommes et femmes ne retrouvaient leur équilibre qu’au temps des vacances, le temps où depuis toujours on a le droit, sans remords, de ne rien faire et ne penser à rien. Depuis toujours, M. Collignot emmenait sa famille en vacances en Bretagne. Depuis toujours, Mme Collignot disait : « Nous ne reviendrons pas ici l’année prochaine. » Irène disait : « Au moins, en Bretagne, le mauvais temps ne dure pas. » Mme Collignot répondait : « Le beau temps non plus. » M. Collignot disait : « Le Midi, c’est trop loin et trop cher. »
M. Collignot espérait que tout finirait par s’arranger, que le temps de l’atome viendrait enfin, et qu’il apporterait plus de bien que de mal. Les hommes n’ignoraient pas qu’une nouvelle guerre signifierait, comme dirent les journaux, la fin de toute civilisation. Et M. Collignot croyait à la civilisation. Un gros nuage blanc venait de s’enfuir à toute allure, le ciel était bleu, et la mer bleue également, avec un peuple de petites vagues circonflexes crêtées de blanc. La plage était multicolore, mille maillots étendus les uns près des autres, éclatants de couleur sous les rayons du soleil lavé de frais. Les bras et les cuisses et les ventres nus se confondaient avec le sable. Mme Collignot, couchée, son tricot sur les yeux, s’était assoupie. Irène jouait au volley-ball. Elle manquait la balle, elle la voyait arriver trop tard. Elle riait chaque fois qu’elle la manquait et plus encore si par hasard elle la touchait.
Sa mère l’obligeait à porter un grand maillot foncé. Elle aurait porté aussi bien une cotte de mailles, si sa mère l’avait exigé, comme elle se fût, sans plus de gêne, promenée nue sous le regard des hommes. Elle n’avait pas peur d’eux, elle n’en avait pas non plus une envie précise. Elle les regardait avec une belle sympathie physique, mais sans trouble. Elle dormait bien. Elle était assez grande, elle avait les épaules rondes, les seins gros, ronds et solides, leurs bouts pointés en oblique vers le ciel, la taille lourde, les cuisses dures, les genoux et les mollets forts.
Elle coiffait en chignon bas, sur la nuque, ses cheveux couleur de chanvre. Le vent, le soleil et la pluie avaient donné à son visage cette même couleur mate, un peu terne, et sa tête apparaissait lisse, sans frontière. Quand elle riait, deux fossettes se creusaient dans ses joues, et ses dents étincelaient, mais ses yeux ne s’éclairaient guère. Ils étaient d’une teinte banale, marron un peu vert. Il leur manquait l’émoi d’une pensée rapide. Elle n’était pas très intelligente, elle le savait, cela lui était égal.
Aline vint à quatre pattes rejoindre son père. M. Collignot, assis en tailleur sur le sable, ne sachant que faire, se tirait machinalement les poils des mollets. Le soleil chauffait son crâne nu. Son petit ventre rond émergeait d’un slip bleu pâle au-dessus duquel son nombril mettait un point. Une maigre rivière de poils gris descendait sur son sternum entre ses côtes apparentes. Aline eût aimé monter sur ses épaules, comme l’année précédente, et jouer au cheval, mais elle n’osait plus. Elle s’assit près de lui, et se frotta contre son bras. Il la regarda avec tendresse. Il ouvrit la bouche pour lui dire quelque chose, et se tut. Il ne savait que dire. Pour la première fois elle portail un maillot haut qui cachait sa poitrine plate. Ses cheveux noirs pendaient jusqu’à ses épaules. Mme Collignot lui mettait des bigoudis tous les soirs. Le vent humide de la mer, chaque matin, la défrisait.
Elle se leva, se tourna vers la mer, étendit les bras, ouvrit ses deux mains au vent. M. Collignot la regardait, ému. Elle était si mince, fragile, droite dans le soleil, les hanches à peine marquées, les pieds tournés un peu en dedans, les genoux maigres. Elle poussa un cri, attendit que le vent lui répondît. La mer bourdonnait. Elle cria de nouveau, elle appelait l’invisible, le génie de l’eau bleue, du soleil.
Elle se rapprocha de son père et lui dit : « Viens… » Il se leva, elle lui prit la main et l’entraîna vers les rochers. Elle le lâcha parce qu’il n’était pas assez agile. Elle grimpait, sautait, comme une chèvre. Elle riait, elle secouait ses cheveux, reniflait. M. Collignot, très prudent, la suivait en tâtant la roche des pieds et des mains. Il craignait de tomber, de s’écorcher sur les arêtes des coquillages. Il rejoignit Aline accroupie au sommet d’un rocher creux, plein d’eau abandonnée par la mer descendante. Elle dit : « Regarde… »
Dans l’eau, sous l’image en surface du ciel, des crevettes transparentes se déplaçaient à sauts de puce entre de longues feuilles d’algues ourlées de dentelles vernies. Un escargot de mer rampait sur un galet blanc. Deux anémones de mer mêlaient leurs tentacules. Aline plongea sa main et remua doucement les doigts. Une crevette s’approcha, recula d’un saut, revint. Aline ferma brusquement sa main et éclata de rire. Elle dit : « Je la tiens ! Tu la veux ?… »
M. Collignot, accroupi de l’autre côté du rocher, dit : « Non. » Aline tenait entre deux doigts maigres la crevette convulsive. Elle lui arracha la tête et la mangea. La bête craqua sous ses dents. Aline dit : « C’est bon !… »
Elle se pencha sur l’eau, plongea un doigt vers l’anémone couleur de jade. Doucement, les fines feuilles de la bête-fleur se fermèrent autour de lui, s’y accrochèrent de leurs millions de minuscules râpes. Aline se redressa en poussant un cri. Elle était devenue blême, les yeux agrandis, le nez pincé.
M. Collignot voulut enjamber la flaque, s’enfonça dans l’eau jusqu’aux genoux. Aline se jeta vers lui, ferma les bras autour de son cou, se serra contre lui, tremblante. M. Collignot la tenait de son bras droit et s’appuyait au rocher de la main gauche, les jambes dans l’eau. Il disait : « Ce n’est rien, ma poulette, ce n’est rien, calme-toi… »